Les demeures des americanos de Sitges : un exemple d’architecture moderniste

On évoque souvent le nom de Gaudi lorsque l’on aborde le sujet de l’architecture Catalane : considéré comme un véritable génie non seulement dans le domaine de l’architecture mais également dans les secteurs de l’art, de la décoration, du mobilier et du dessin, tous n’étaient ou ne sont pas des amateurs du style moderniste de l’artiste. 

En fait, si Antoni Gaudí apparaît comme un symbole artistique dans l’histoire espagnole, et ce malgré les flatteries des uns et les critiques des autres, d’une certaine façon, il a « éclipsé » tous ses amis architectes, collègues ou disciples qui appartenaient aussi au courant moderniste. Ainsi, nombreux étaient les architectes catalans connus ou moins connus et qui, comme lui, ont su créer des œuvres dignes d’intérêt, notamment celles que les indianos de la petite ville de Sitges leur ont commandées.

Tel un hommage à ces architectes talentueux, nous avons retracé pour vous l’histoire de la construction de ces demeures d’exceptions et de leurs commanditaires. Devenues une véritable attraction touristique de la ville de Sitges, sur les côtes Catalanes, les maisons de los americanos détonnent du style architectural traditionnel de la région, pour le plus grand plaisir des visiteurs. 

1. Origine du nom

Los americanos ou los indianos

Pourquoi les appelle-t-on ainsi ?
Le petit port de Sitges, situé près de Barcelone, a connu une expansion depuis le 17e siècle grâce au commerce avec le Nouveau Monde : nombreux furent les marins et les commerçants de la région d’El Garraf qui investirent dans ce commerce.

Toutefois, dès sa promulgation en 1778, la loi de libre-échange avec l’Amérique a offert aux habitants de ce petit port catalan un espoir de se faire beaucoup plus d’argent en émigrant. Beaucoup traversèrent l’Atlantique et notamment pour rejoindre les Antilles espagnoles. 

Entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, plus de trois millions et demi d’Espagnols ont traversé l’Atlantique pour s’établir dans plusieurs nations américaines. En raison de son importance, une telle migration ne peut être comparée à aucune autre dans l’histoire de l’Espagne, pas même à celle de l’époque coloniale. Mais il ne faut pas oublier qu’à la fin du XIXe siècle, les bateaux à vapeur ont remplacé les voiliers et la vitesse, la régularité et la capacité de transport des migrants ont donc beaucoup augmenté.

La plupart ont décidé de quitter le pays pour des raisons économiques dues aux changements dans les structures agricoles traditionnelles ou au faible montant des salaires par rapport aux autres pays. D’autres, dans le but de créer des sociétés commerciales à leur compte ou pour la grande bourgeoisie marchande de Catalogne, qui cherchait alors à diversifier ses activités, en établissant un réseau de succursales ou d’usines par exemple.

La croissance d’une grande ville commerciale et industrielle comme Barcelone n’a pas pu empêcher l’exode des habitants des régions rurales et côtières vers l’Amérique et les colonies espagnoles des Antilles. Cette migration ne fût en aucun cas soudaine, mais plutôt diffuse au fil des années. 

Mais au final, très peu sont restés définitivement en Amérique : le début des tensions entre la future superpuissance et les îles de Cuba et Porto rico a favorisé le retour au pays de ceux qu’on allait désormais appeler los “indianos”, comme ils revenaient de ces terres lointaines que Christophe Colomb avait appelé les Indes, ou plus simplement “los americanos”.

2. L’architecture moderniste des maisons des americanos de Sitges

Les maisons des Americanos comme témoignage architectural

A partir du deuxième tiers du 18e siècle, il y a eu un grand mouvement de construction dans le port de Sitges qui a coïncidé avec une certaine prospérité due à l’activité économique maritime croissante (les investissements réalisés par les marins, les propriétaires d’entreprises de société commerciales et de négoce, mais aussi grâce aux bénéfices apportés par leurs activités ou entreprises maritimes outre Atlantique).

Les nouvelles constructions, telles que l’achat et la vente de terrains nécessaires à tout bâtiment, sont alors principalement faites par et pour ces hommes nés à Sitges et revenus d’Amérique après avoir fait fortune.

En 1898, la perte des colonies espagnoles aux Antilles (Cuba et Porto Rico surtout) entraîne la fin de l’émigration des habitants de Sitges vers ces îles. Une majeure partie de ceux qui s’y trouvaient décidèrent donc de rentrer en Espagne.

Les aspirations les plus courantes étaient de retourner dans leur ville natale et de construire ou de réhabiliter une maison pour s’y installer confortablement, vivre de leurs revenus et commencer une nouvelle vie. 

L’achat d’une maison était principalement motivé par la recherche de stabilité, la nécessité de recouvrer une santé endommagée par les années d’effort et de travail à l’étranger, le désir d’obtenir une reconnaissance sociale et souvent, le désir de se marier. Cette nécessité de construire une maison se réalisait selon les possibilités financières du propriétaire et ce en harmonie avec le style architectural à la mode à cette époque.

Toutefois, dans les années 1880 et au cours des cinq décennies qui ont suivi, beaucoup parmi les americanos de Sitges n’ont pas décidé des détails de la construction de leur maison car ils étaient encore soit à Cuba, soit déjà à Sitges mais n’étaient pas très intéressés par les modes en cours. Dans les deux cas, ils se sont tournés vers quelques architectes célèbres de la région, pour la plupart affiliés à ce mouvement moderniste dont Antoni Gaudí a été le précurseur.

D’une manière générale, on peut dire que les maisons des americanos qui ont été préservées et que nous pouvons voir aujourd’hui reflètent presque tous les styles architecturaux de cette période. Construites entre les années 1850 et 1930, elles mêlent Néoclassicisme romantique, éclectisme, modernisme et noucentisme. Mais à cela ont été ajouté de fortes influences orientales, baroques et un peu de l’architecture gothique réhabilitée par Viollet-le-Duc.

Tous ces bâtiments sont d’une facture remarquable. Les ornements des façades sont généralement fondés sur le principe de la valeur intrinsèque du dessin : couramment on représente un élément végétal, ou on met vraiment en avant l’ornement lui-même en tant que symbole structurel.

A titre d’exemple plutôt insolite, on peut nommer la maison de Pere Domènech i Grau dit « Plana Novella  » à El Garraf, qui a été construite par l’architecte Manuel Coma i Thos de 1885 à 1890. Son emplacement et son originalité en termes d’architecture extérieure et intérieure ont beaucoup impressionné le commun des mortels au moment de sa construction. elle est devenu célèbre et a accueilli en son sein les visites de personnes importantes, mais aussi des spectacles de danse et des représentations d’opéras italiens.

Manuel Comas Thos la
Manuel Comas Thos, la « Plana Novella » réhabilitée en monastère bouddhiste.

Nous pouvons ainsi prendre conscience des changements d’organisation constants que la ville de Sitges pouvait vivre en raison de la construction de ces nouvelles maisons dans des endroits où il n’y avait autrefois que quelques cabanes. Cette évolution et ces progrès techniques étaient dus non seulement aux contributions économiques des americanos, mais correspondaient aussi à leur influences sur la société et à leur style de vie moins conventionnel.

Il convient de souligner que la plupart de ces maisons ont été construites par des architectes certes célèbres à l’époque, mais qui méritent aujourd’hui plus de reconnaissance pour avoir conçu ces oeuvres.

Les architectes des maisons des americanos

Parmi les architectes qui ont participé à la construction des maisons des americanos à Sitges, il est important de mentionner le plus célèbre comme étant Elies Rogent i Amat. Très renommé dans l’histoire de l’architecture catalane, il est le créateur de la maison d’Agusti Amell i Milà de la rue San Pau et on lui attribue également la propriété « Can Pere Pau ». 

On peut ensuite citer Salvador Vinyal i Sabaté (1847-1926), qui était l’un des architectes les plus sollicités de Barcelone, et est également l’auteur de la transformation de l’ancien « Castell » en « Casa de la Vila » à Sitges. Il a notamment réalisé les projets de construction des demeures de Bartomeu Misas et d’Antoni Serra Ferretà.

hotel medium renaixença sitges
L’hotel Medium Renaixença dans la Casa Antoni Robert i Camps de Salvador Vinyals i Sabaté

Vient ensuite Gaietà Buïgas i Monravà (1851-1919) qui fut pendant quelques années l’architecte officiel de la municipalité de Sitges. Il a construit les maisons de Bonaventure Blay et Josep Ferrer i Torralbas.

Enfin, nous pouvons nommer Jaume Suñé i Juncosa (1839-1919), qui a travaillé presque toute sa vie dans Sitges : il a construit une grande partie des résidences de cette ville pendant la dernière partie du XIXe siècle. Parmi elles, les maisons d’Antoni Almirall, celle de Hill i Forment, et l’entrepôt Rafael Llopart.

Des architectes tels que ceux que nous venons de citer ont été, entre autres, les créateurs de certaines œuvres architecturales à la fois extraordinaires et déraisonnables : ils devaient s’adapter aux demandent des familles des riches americanos, qui eux voulaient surtout des maisons ressemblant à d’extravagants palais.

Les propriétaires de ces logements de style moderniste

Les maisons des americanos, une fois construites, n’ont pas toutes servi à leur propriétaire initial. En effet, beaucoup d’entre eux n’ont vécu que peu de temps dans leur nouvelle demeure. Certains étaient nostalgiques de leur vie passée sur les îles et décidèrent d’y retourner, d’autres se sont éteints peu de temps après ou juste avant la fin de la construction, et quelques uns ont choisi de partir à Barcelone pour des raisons professionnelles.

De plus, ceux qui ont marié des Cubaines n’ont pas tous réussi à convaincre leur épouse de s’installer définitivement sur les côtes méditerranéennes et, après avoir revendu leur maison, sont repartis vers un soleil encore plus clément. 

C’était le cas de Pere Carreras et sa femme Angeles Quintana, qui ont vendu leur maison à Pau Barrabeig et sont retournés à Nuevitas (Cuba) ; ou encore Manuel Jacas i Forment qui, peu après la fin des travaux de sa maison à Port Alegre, l’a revendu à sa sœur, et est parti avec sa femme à Santiago de Cuba sans revenir une seule fois à Sitges.
D’autres sont morts avant même de rentrer en Espagne, alors que la construction de leur maison était en cours. On citera Francesc Julià Palmeta et Francesc Bartés Marsal.

Casa Pere Carreras i Robert
Casa Pere Carreras, de Jaume Sunyer i Juncosa

Enfin, il y a le cas de Pere Domènech i Grau qui, après son enrichissement à Santiago de Cuba, a fait construire par l’architecte Manuel Comas Thos la « Plana Novella » que nous évoquions plus haut. Une fois rentré et plus où moins installé à Barcelone pour diriger son entreprise, il fit faillite et ne retourna jamais dans sa maison.

A l’exception des cas mentionnés, tous ceux qui avaient fait construire une maison pour leur glorieux retour au pays y ont vécu et ont participé à la croissance de la nouvelle Sitges. Véritables promoteurs de la transformation de la ville, dont les maisons sont devenues un élément clé de sa notoriété, ils sont à l’origine de la création du chemin de fer local et de la construction de nombreuses routes qui desservent toujours la ville. L’engouement de la bourgeoisie catalane pour ce patrimoine a fait de Sitges le lieu où passer ses étés et où avoir une résidence secondaire.

Fort heureusement, les descendants des premiers propriétaires, ainsi que les agents de la mairie ont su restaurer et préserver ces bâtiments uniques, soit 90 maisons dans le centre ville, dont 29 sont de style moderniste. 

Ainsi, tous ces acteurs ont contribué d’une manière ou d’une autre à faire de ce village de pêcheurs, une ville célèbre pour son patrimoine à la fois immobilier et architectural, devenant ainsi une véritable attraction touristique d’un point de vue culturel.

Enfin, nous terminerons en disant que l’aspect architectural des maisons construites pour les americanos est une illustration claire de ce qu’était le style moderniste à cette période. Antoni Gaudí reste certes l’un des artistes les plus représentatifs du mouvement, mais ses compères mériteraient sans doute encore plus de lumière pour les prouesses architecturales dont ils furent capables.

Ces maisons, vous pouvez les visiter en suivant des circuits autour de la ville lors de votre prochaine visite à Sitges. En voici ici une liste non exhaustive

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Sources : VisitSitges.comEtude et réflexion de Michèle Olsina : Las moradas de los americanos de Sitges : un ejemplo de arquitectura modernista en el contexto de la Cataluña de Gaudi.